La lune éclaire une flaque d’encre

D’après le journal de La Belle & la Bête de Jean Cocteau.

COCTEAU & La Belle et la Bête

« J’ai formé le projet d’écrire le journal de « La Belle et la Bête », au fur et à mesure du travail de ce film. Après un an de préparatifs et d’obstacles, voilà le moment venu de prendre corps à corps un rêve. Le problème, outre les innombrables pièges creusés entre ce rêve et l’appareil, consiste à tourner un film dans les limites imposées par une époque d’économie. C’est peut-être le moyen d’exciter l’imagination qui s’endort assez vite au contact de la richesse »

Aujourd’hui, je vais tenir un plaidoyer coctalien, basé, principalement sur le journal de bord de son film plus connu du « grand public » : La Belle et la Bête. Pourquoi autour de ces mémoires-là et pas des autres ? Parce que je considère ce journal comme une grande leçon de cinéma. Et qu’il serait de bon ton de le faire lire d’urgence aux petits merdeux qui se branlent la nouille en cours (Je promets d’essayer de parler comme la princesse que je suis) de CAV au lycée. Et à ceux de la fac’ d’Arts aussi. D’ailleurs, c’était là le souhait implicite de Cocteau qui note dans son journal « L’essentiel est de faire comprendre aux jeunes qui me liront un jour que l’héroïsme est la condition même du poète, que le poète n’est qu’un domestique aux ordres d’une force qui le commande et qu’un véritable domestique n’abandonne pas son maître et l’accompagne jusqu’à l’échafaud. » C’est pourquoi j’ai eu l’idée d’écrire cet article (qui je le sens, va être un peu long) afin de partager l’aventure de Cocteau sur ce film. Un voyage semé d’embûches en cette année 1945. Mais aussi une grande aventure humaine qui consacrera définitivement Cocteau comme cinéaste.     cocteau01

LES NUAGES ET LES OMBRES

La guerre est finie. Marais n’est plus obligé d’officier dans l’armée (avec son costume de soldat signé Coco Chanel) et retrouve Cocteau. Ensemble ils discutent du projet d’adapter le conte de Madame Leprince de Beaumont La Belle et la Bête (plusieurs genèses différentes existent quant à qui à eu l’idée, j’ai raccourci l’histoire). Tout au long de ce journal de bord, Cocteau explique qu’il est soumis à un stress permanent, celui de perdre la spontanéité et la fraicheur qu’il avait eue lors de son précédent film Le sang d’un Poète. Cette époque où il n’avait de comptes à rendre à personne, ou il travaillait seul sans que « personne ne le guette ». Or, nous sommes en 1945, l’industrie du cinéma français pâtit des sévices de la guerre. Les comptes sont à rendre tous les jours. Et quand ce ne sont pas les comptes qui sont à rendre, ce sont les appareils qui tremblent ou qui cassent la pellicule. Quand ce ne sont pas les appareils qui abiment la pellicule, ce sont les laboratoires. On coupe l’électricité sans prévenir, les avions passent au-dessus du tournage. Cocteau raconte même qu’à cette époque il est on ne peut plus difficile de trouver … des draps blancs. Je cite « On n’imagine pas ce que c’était en 1945 de louer 12 draps supplémentaires. Roger Rogelys, le régisseur, m’en découvre neuf à grand-peine. J’en avais six. » Plus personne ne se pose ce genre de problèmes aujourd’hui. Il est important d’insister sur les conditions de tournage héroïques de l’époque. Quand les problèmes n’étaient pas purement techniques, c’était la météo qui faisait défaut. « Il est étrange que des entreprises aussi chères que le cinéma puissent être à la merci du baromètre » se plaignait le poète un jour de pluie. Mais cela l’empêche pas de poétiser sur le travail de photographie du tournage. « Il nous reste qu’à déplacer le soleil, c’est à dire, à nous déplacer plusieurs fois par scène, selon sa course.»

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Mais il y a surtout, une fièvre qui émane du cinématographe.Une fièvre qui ronge Cocteau envahie par la maladie. « « Se faire du mauvais sang », « se faire de la bile », tout cela est vrai. Je paie cinq années de bile et de mauvais sang. Jeannot à la même rougeur à la hanche », « Nuit épouvantable, démangeaison au visage, à la main droite. Gencives. Oeil. (…) Angoisse d’être empêché dans la suite de mon travail, par les microbes. », « Je rentre dévoré de mal de dents de mal de barbe, de mal de doigts, de mal d’yeux. Mille misères que je ne sentais pas en plein travail », « Mon visage est devenu comme une carapace de gerçures, de ravines, de démangeaisons. Il me faut oublier ce masque et vivre dessous de toutes mes forces », « Un studio est le contraire d’une clinique. Il exige une santé de fer et rejette les malades. Un malade y est très mal vu. ». Je pourrai citer mille autres phrases tant la maladie atteint la même place quantitative que le tournage. Le film ronge le poète, mais celui-ci rétorque « Je sais qu’on me blâme de m’éreinter pour un film. On se trompe ». Et il avait raison … (Mais heureusement, le soleil fera son apparition, nous verrons cela plus tard)D’après le journal de La Belle & la Bête de Jean Cocteau.

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