Le journal d’un corps de Daniel Pennac

J’ai toujours dit, haut et fort, que je ne pouvais pas parler d’une oeuvre vue immédiatement, qu’il me fallait du temps pour « décanter ». Hors ces derniers mois, mon esprit change, ma manière de penser aussi. Puis je suis de plus en plus inattentive, incapable de terminer des phrases, car mon esprit est déjà  parti ailleurs après quelques mots. Et l’écrire ici permet d’ailleurs de me déculpabiliser un peu, désolé les copains ce n’est pas de ma faute … Et je me demande comment je suis capable d’apprendre ces dizaines et dizaines de pages de texte par coeur …

Bref, ces derniers mois j’ai pris du plaisir à parler tout de suite des oeuvres vus, de m’insurger au théâtre ou de pleurer sur un livre. Et constater qu’au bout de quelques jours ces émotions avaient disparu et que je me retrouvais dans l’incapacité même de parler de ce que j’avais vu, lu, entendu. Mon journal de cinéma m’aide un peu pour ça d’ailleurs et me voilà à écrire un article que je ne publierai sans doute pas, ou pas tout de suite, ou peut-être que si en fait, pour parler d’un roman que je viens de refermer en larmes, épaulée dans cette épreuve par mes deux animaux de compagnie qui ont soudainement, comme mués d’une empathie, décidés de faire leur boulot, à savoir, me tenir compagnie. Bah oui mais vu le prix des croquettes c’est la moindre des choses.

Journal d'un corps

J’ai donc terminé Le journal d’un corps de Daniel Pennac. Un journal tenu par un jeune homme l’année de ces 12 ans jusqu’à la fin de sa vie, retraçant ses pulsions, ses analyses musculaires, ses maux. Naïvement j’ai cru à un vrai journal, avant de me rendre compte en navigant sur des pages Wikipédia que non. Frustrée et certainement honteuse et donc vexée, j’ai un peu boudé ma lecture alors que j’ai dévoré les 40 premières années de la vie de ce narrateur dont on ne saura jamais le nom, d’où ma précédente et bête confusion. Muée par le désir d’autres romans j’ai délaissé ce dernier sur un coin de ma tête de lit avant de reprendre la lecture, lentement, soulée par le mécanisme d’écriture qui se répétait ou qui sautait des années par manque d’inspiration peut être. Puis à 78 ans je me suis retrouvée de nouveau aspirée dans la vie de ce désormais vieux monsieur. Ce vieux monsieur que malgré moi j’avais vu grandir comme si j’étais sa mère. Je suis devenue amante, grand-mère, arrière-grand-mère. J’ai vu ses rides, ses coups de coeur, ses coups d’un soir. L’émerveillement intense devant ses enfants et surtout plus fort devant ses petits enfants, un émerveillement que l’on constate tous n’est ce pas ? Pourquoi nos parents préfèrent donc nos enfants ? Les mamies sont plus gâteuses que quand elles étaient seulement maman. Bref, j’ai été touchée par la grâce poétique des mots si simples du personnage, couchés, sur le papier entrecoupé de note pour sa fille qui hériterait du journal et des blagues salaces d’un copain d’enfance.

Mais outre le fait de le lire vieillir, j’ai lu son entourage disparaître au fur et à mesure et je crois que c’est tristement cela qui me laisse ce profond sentiment de mélancolie dont je suis souvent envahie et dont je me débarrasse difficilement. Petite déjà je visionnais en boucle les vidéos cassettes de mon enfance, me voir, voir mes petits frères dans une époque si proche, mais déjà disparue, me laissait un goût d’amertume que je n’arrivais pas à expliquer. Baudelaire plus tard m’aidera à mettre des mots dessus. La mort de ma grand-mère quand j’ai eu 24 ans fut un grand choc, si je n’ai cure de ma propre vie, j’ai toujours une peine immense pour la fin de celle des autres, je les imagine toujours seuls dans le froid et ça me fend le coeur. Même si on meurt entouré, j’ai cette sensation d’abandon. La mort de quelqu’un nous rend profondément égoïstes, ne disons-nous donc pas toujours « il ME manque » ? Qu’en est-il des sentiments profonds d’une personne en train de partir, pense-t-elle au manque de la vie des autres ? De sa vie ? A-t-elle des regrets ou bien s’endort-elle, plus ou moins paisiblement, sans se poser de questions parce qu’elle n’a pas à penser. Il n’y a qu’à se souvenir de nos violents états grippaux qui nous clouent au lit sans avoir la force de manger ou de se doucher (et si vous ne dîtes que ça ne m’arrive qu’à moi, je vous jure je vais consulter), on ne pense à rien. On dort sans rêver jusqu’à ce que l’enclume sur la tête et le corps décide de s’envoler. Est-ce pareil quand on meurt ? Évidemment Daniel Pennac n’est pas mort et n’est pas, pour le moment, aussi vieux que son personnage, mais la part certaine d’autofiction permet de narrer des anecdotes crues, charnelles, humaines et profondément terre à terre. On traverse avec lui les époques, la dédiabolisation de l’homosexualité, des tatouages, des piercings, de ces jeans qui se vident ou se remplissent avec le temps.

Bref, j’ai acheté ce roman dans l’espoir d’y puiser une inspiration m’aidant pour mon mémoire, pour parler des corps, et me voilà penaude et mélancolique sans avoir écrit une ligne de ce mon sésame. Me voilà donc accoudée à mon bureau, tapant le plus vite possible sur le clavier old school et bruyant des vieux macs pour ne pas perdre ces sentiments qui m’habitent avant de les coucher sur ce papier virtuel. Et pourtant ils sont déjà en train de s’évaporer, certainement à cause du musical Broadway de The Hunchback of Notre Dame (une tuerie) qui s’est lancée sans mon accord et à la vie qui me rattrape, à ces livres que je n’arrive pas à réserver sur le site de la BU m’obligeant à les chercher dans les rayons universitaire moi qui n’est jamais compris le fonctionnement des chiffres et des lettres habillant la tranche des livres. Tête en l’air, tête en l’air … Ce rendez-vous en tête à tête avec les étagères de la BU fait que je termine cet article sans autres choses à ajouter que : Lisez ce livre qu’on en discute ensemble après !

Et puis en fait je vais poster cet article dans la foulée, sans le relire, plein de fautes de grammaire, parce que YOLO en vrai. Alors que si j’étais raisonnable je le conserverais précieusement. Mais je ne suis pas raisonnable ! Puis c’est la faute à un petit moineau qui cherche en vain ma critique non écrite dans les méandres de Goodreads.

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