I am not a witch de Rungano Nyoni

En compétition au 37e Festival International du Film d’Amiens, I am not a witch est également passé par la quinzaine des réalisateurs, sans remous ou si peu. Et pourtant, du remous, il en a provoqué en moi, ce petit film zambien. Premier long-métrage de la réalisatrice Rungano Nyoni, travail issu de la Cinéfondation, loin des codes du cinéma africain qui arrive jusqu’aux spectateurs européens, dont moi, totale néophyte en ce qui concerne ce cinéma-là.

I am not a witch, c’est l’histoire, aux airs librement adaptés de la chèvre de Monsieur Seguin, d’une petite fille accusée d’être une sorcière. Ne niant pas les faits, par ignorance probablement, elle est évacuée fissa vers un camp de sorcières qu’on lui propose de rejoindre sinon elle sera transformée en chèvre. Cette enfant jusqu’alors sans prénom est baptisée Shula par la bande de femmes qui l’ont adoptée et évolue dans ce camp, sans en prendre aucun plaisir. Et pour cause, chacune des femmes est attachée dans le dos avec pour marge de manœuvre, quelques dizaines de mètres de rubans blancs, et transportent avec chacune avec elles leur grosse bobine de laisse. Assignées, telles des esclaves modernes, aux travaux harassant des champs les femmes ordonnent que Shula, trop jeune encore, puisse se reposer. Pas con, l’officier du gouvernement décide d’utiliser la petite fille pour démasquer les méchants. À elle de désigner les coupables, voleurs et autres petits criminels, sa parole étant souveraine. Bah oui, puisque si la vérité sort toujours de la bouche des enfants, imaginez donc si en plus, c’est une sorcière ! Par la suite, elle rencontrera la femme de l’officier du gouvernement, superstitieuse à souhait et ancienne sorcière (damnée à transporter sa laisse, sans néanmoins la porter), parvenue à se libérer de ses chaines, sans se transformer en chèvre, par le mariage. En devenant une femme « bien » et « éduquée ». À eux deux ils souhaitent transformer Shula en petite poule aux œufs d’or, lui apprenant, entre autres la « danse de la pluie », pour séduire les blancs-becs de l’administration, touristes et villageois crédules.

Présenté parfois comme une comédie, le film ne m’a jamais fait rire, ni même sourire. Spectatrice d’un drame inévitable, bien trop attachée à Shula pour accepter le destin qui lui était réservé, je me sentis, comme la petite fille et ses chaines, prise au piège, ligotée sur mon fauteuil à voir ces femmes qui, par superstition, ne se révolteront presque jamais contre cette société injuste. Ce camp de sorcière est absurde, mais crédible. Et rappelle le terrible camp au Ghana, attraction préférée des touristes. Eux que l’on voit également dans le film, demander à une Shula en pleurs et abandonné depuis plus d’une journée, de faire un selfie avec eux. Le destin de cette attachante Shula bien qu’inévitable est fascinant, refusant cette condition d’esclave, elle coupera ses chaines pour s’enfuir vers l’horizon. Tant pis pour le spoil, mais rappelez-vous ce qui est arrivé à Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin. Dans ces temps ou l’obscurantisme est de mise, en Afrique, comme toutes les régions du monde, I am not a witch rappelle, à sa façon, le formidable ouvrage de Margaret Atwood et le traitement réservé aux femmes, La servante écarlate. Le film est servi par une photographie magnifique que l’on doit à David Gallegos (L’étreinte du serpent, Ciro Guerra, 2015), qui s’attarde sur les sublimes paysages zambiens, sans toutefois les transformer en cartes postales animées pour touristes en manque de savanes. Shula, peu bavarde, est interprétée par l’incroyable Maggie Mulubwa, enfant repérée par hasard, pas comédienne pour un sou, comme pour la plupart des acteurs de ce film. Et c’est peut-être pour cela qu’on y croit autant.

Pour la deuxième fois en une semaine de festival, après le réussi Marlina, la tueuse en quatre actes (dont je vous parle sur Fais pas genre !), les hommes sont de nouveaux tournés en dérision, pour mon plus grand plaisir. Les femmes refusent, et chacune à leurs façons, la société patriarcale encore bien trop en vogue, en Europe, Asie, Afrique et ailleurs. Avec pour même question de fond : Comment être femme et libre aujourd’hui ?

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