La Belle et la Bête (2017)

L’article sera également publié dans quelques jours sur Fais pas genre !

Après Maléfique (Robert Stromberg, 2014), Cendrillon (Kenneth Branagh, 2015) et Le livre de la Jungle (Jon Favreau, 2016) , « l’histoire éternelle qu’on ne croit jamais » qu’est le chef-d’œuvres des studios Disney, La Belle et la Bête (Gary Trousdale et Kirk Wise, 1991), se voit à son tour offrir une version live – deux ans après l’horrible version de Christophe Gans – que nous avons pu découvrir en avant-première.

La Belle est pas bête

Connaissant le goût des studios Disney pour l’auto-sabordage avec l’horrible Maléfique (2014) et le déjà oublié Cendrillon (2015), la grande amoureuse de La Belle et la Bête que je suis ne pouvait que redouter cette adaptation live du premier film d’animation nommé à l’Oscar du Meilleur Film. C’est donc un petit peu à reculons que je suis allée le voir, et je dois bien admettre à tort, puisque le film est finalement une charmante et agréable surprise qui n’est pas si superflue qu’il n’y parait.

Souvenez-vous, en 1991, deux ans après La Petite sirène (John Musker et Ron Clements, 1989) les studios Disney nous offraient l’un de leurs plus beaux (en toute objectivité bien sûr) chef-d’oeuvres : La Belle et la Bête, adapté du roman de Madame de Villeneuve, aux influences parfois coctaliennes dont les studios ne se sont jamais caché. Dans un pays fort lointain (la France) vivait un prince aussi méchant qu’il est beau (enfin tous les goûts sont dans la nature), qui refusa de donner un abri à une pauvre vieille mendiante. Cette dernière était une fée qui le transforma alors en une bête terriblement laide (et encore une fois, tous les goûts sont dans la nature), et jeta également un sort sur tous les habitants du château qui n’avaient rien fait pour mériter ça, les transformant en objets utilitaires, allégorie du métier qu’ils exerçaient au sein de la demeure. Pour lever le sort, il faut que le prince aime et soit aimé en retour avant le jour de son vingt-et-unième anniversaire. Quelle chance pour ce petit peuple, pas loin de là, dans une ville sage sur un petit nuage, vit Belle et son inventeur de père, arrivés là depuis peu et pas franchement intégrés au milieu des gens peu propices à la culture, votant probablement Front National. Gravitant autour d’elle, Gaston, un analphabète basique et primaire, qui voudrait lui faire une tonne d’enfant et la harcèle sans complexe. Belle, qui est de la team Taubira c’est évident, se retrouve emprisonnée, par un concours de circonstances dont je vous passe les détails, dans le château enchanté. Après de nombreuses bagarres, Belle qui n’a pas peur de se faire dévorer par le maître des lieux, se voit offrir la bibliothèque du château et découvre que sous son sale caractère, la Bête est en fait une pauvre créature qui a soif d’apprendre et de changer. Adieux fleurs et chocolats, hommes du XXIe siècles, offrez des livres aux demoiselles, c’est comme ça que à marché pour Belle, qui lèvera le sort à la dernière minute et habitera désormais dans un château immaculé. Contrairement à la Belle de Cocteau, celle de Disney ne manifestera, jusqu’alors, aucun regrets de voir sa Bête disparaître au profit d’un Prince d’une beauté assez terne.

Alors que vaut la nouvelle version de 2017 du roman de Madame de Villeneuve ? Est-elle utile, est-ce juste une adaptation fidèle en tout points sans originalité ? Oui et non. Car le film nous offre une version plus longue, et plus étoffé, en profitant pour répondre aux questions que les plus grands fans se posent depuis près de 25 ans. Oui je sais que vous vous demandiez tous comment Belle avais-t-elle pu hisser la Bête sur son cheval ? Vous aurez la réponse, promis. Et l’occasion de panser les quelques raccourcis scénaristiques de jadis est saisie haut la main ! Dans la version de 2017, le prince est un enfant maltraité par son père suite au décès de sa mère et qui ne trouve un refuge, une façade, que dans le mépris des autres. La suite on la connait, la fée tout ça. Et pour n’avoir rien fait pour sauver cet enfant devenu adulte, les domestiques du château furent eux-mêmes touchés par la malédiction d’une l’enchanteresse. Et quelle malédiction ! Plus atroce que celle du dessin-animé, où il ne devaient rester qu’objets animés. S’inspirant directement de la mise en scène de la comédie musicale de Broadway – passée notamment en 2013 à Paris – les objets animés donc, perdent une part de vie à chaque pétale de rose tombée, se figeant peu à peu dans une éternelle immobilité. Tragique fin annoncée pour ces domestiques qui ne pourront plus s’échanger les bruits de couloirs passés la dernière pétale de la rose enchantée. Nuance apportée également au printanier village de Villeneuve – un hommage appuyé à l’autrice du conte dont se sont inspiré les studios Disney – qui appartenait au domaine du château avant le sort et qui a cause du sortilège aura depuis oublié l’existence de la demeure ainsi que de ses habitants, la forteresse étant désormais condamnée, suspendue dans le temps et dans un éternel hiver.

Belle est ici une fermière rêvant d’un Paris qu’elle a quitté enfant avec son père, qui n’est plus ici un inventeur farfelu, mais un artiste qui construit de magnifiques boîtes à musique. La jeune femme, aventurière et rêveuse comme dans le dessin animé, se voit offrir un look plus sportif : Jupe coincée dans une large culotte bouffante et chaussures plates, pour monter à cheval plus facilement. Dans le village de Villeneuve, seuls les garçons ont le droit d’apprendre à lire, Belle est de ce fait considérée comme une étrange créature, qui se voit pratiquement lapidée sur la place du village lorsqu’elle ose montrer un livre à une petite fille de corvée de lessive. La Bête, quant à lui, est loin d’être l’analphabète notoire du dessin animé puisqu’il est ici, au contraire, un lettré qui initiera Belle à découvrir les plaisirs de la prose Shakespearienne au-delà des habituelles bluettes sentimentales qu’elle a l’habitude de lire. Ce point-là est assez intéressant, mais un petit peu emmerdant quand on sait que dans le dessin animé comme dans la comédie musicale, c’est le personnage de Belle qui apprend à la Bête à lire. Alors, certes, s’il est beaucoup plus logique qu’un prince soit plus lettré et cultivé qu’une jeune fille de province, on regrettera que le rapport de force s’inverse brièvement, donnant un instant à la Bête l’ascendant sur Belle. Une modification scénaristique assez déroutante au regard de la morale initiale de l’histoire promue par le dessin-animé, mais fort heureusement brève, puisque Belle prend tout de suite son envol dans la Bibliothèque, se montrant bien plus enthousiaste à la lecture que son geôlier. Continuons notre énumération quant aux modifications apportés aux personnages : Gaston est beaucoup plus sombre et « méchant », que l’analphabète basique et primaire de la version de 1991. N’hésitant pas à jeter le père de Belle en pâture aux loups, le personnage incarné par Luke Evans (je regrette cependant que Hugh Jackman ne se soit pas vu proposé le rôle, étant un Gaston fabuleux dans la tournée australienne du musical) est un personnage binaire et beaucoup plus cruel que celui du dessin animé. Son fidèle sidekick, Lefou, se voit quant à lui offrir un rôle beaucoup plus étoffé et important, son parcours psychologique est plus nuancé et s’articule autour d’une fascination/répulsion autour de Gaston, sur lequel il projette des sentiments troubles, ce qui en fait selon le réalisateur Bill Condon, le premier personnage Disney ouvertement gay. En ce qui me concerne je suis plutôt mitigée par la promotion faite par Disney autour de ce personnage gay, son homosexualité étant une ponctuation humoristique prêtant à se moquer du personnage. Si le casting est généralement bon, il est de bon ton de préciser au passage – en espérant que ça devienne tellement une norme d’ici quelques années et qu’on ait plus besoin, justement, de le préciser – que la mixité (couleur de peau, sexe) est bien plus présente qu’à l’habitude. Les couples sont mixtes et on voit même un personnage masculin se découvrir brièvement une attirance pour le travestissement (le français Alexis Loizon, notre Gaston de Mogador), malheureusement de nouveau abordée comme une ponctuation humoristique et peu sérieuse. Les studios s’inscrivent très logiquement dans le sillon progressiste du génial Zootopie (Byron Howard & Rich Moore, 2016) dont l’un des personnages était d’ailleurs, déjà gay.

Lorsque l’annonce de ce film en prises de vue réelles fut officielle, grande fan de la comédie musicale d’Alan Menken que je suis, j’attendais avec impatience de voir mises en scène mes deux chansons préférées (et qui font probablement parties de mon top 10 musical) A change in me chanté par Belle, et If I can’t love her, la déchirante chanson d’amour de la Bête, toutes deux présentes uniquement sur scène et non pas dans le dessin animé original. Malheureusement, si le film nous offre plusieurs chansons inédites (trois au total) ce ne sont pas celles de la comédie musicale, le magnifique If I can’t love her étant remplacée par une balade beaucoup moins puissante qu’est Evermore. Le morceau No matter what entre Belle et Maurice, est également remplacé par une jolie et émouvante  balade How does a moment last forever, qui sera le thème du générique repris par la grande, merveilleuse et inégalable (je ne plaisante pas) Céline Dion. Parmi les partitions musicales, les oreilles attentives des fans sauront néanmoins déceler, en outre, les notes d’ouverture du morceau Home, de la comédie musicale, et quelques extraits de Tim Rice abandonnés, lors de la production du dessin animé originel. Le film se situant dans une France de 1740, c’est avec plaisir qu’on découvre une nouvelle orchestration des musiques originales incluant notamment de subtils ajouts de clavecins. Malheureusement la traduction française, si elle est hyper respectueuse des paroles anglaises, n’est pas la même que celle de 1991, ce qui écorche énormément les oreilles des fans français du dessin-animé et casse toute possibilité de karaoké trans-générationnel : un choix totalement incompréhensible d’autant plus qu’on se rappelle que le théâtre Mogador lorsqu’il a produit la comédie musicale, s’était assuré de ne pas trahir la première traduction par respect des fans.

Réfléchis comme un modèle en tous point, la production du film se veut cohérente avec le choix de casting de l’héroïne principale – Emma Watson, qui participe activement au mouvement féministe – puisque les principaux chefs de départements sont des femmes (sur sept chefs de départements, six sont des femmes, dont une monteuse). De même, le studio vante le faible impact de la production du film sur l’environnement, en faisant un modèle de tournage écolo-friendly : les costumes – plutôt beaux, modernisé tout en conservant une certaine patine – sont réalisés à partir de tissus biologiques issus du commerce équitable, ainsi que teints avec des teintures exclusivement naturelles. Mais comme la perfection n’existe pas, il faut bien avoir un « mais » et pas des moindres : Les effets spéciaux, qui sont tout simplement ca-ta-stro-phiques. On ne croit pas une seconde à ces objets, passablement moches, de style rococco très milieu du XVIIIe siècle. La capture de mouvement quant à elle, laisse à désirer. La Bête peine à convaincre, donnant l’impression d’un retour aux balbutiement de la technique, à des années lumières d’un César, pourtant quasi muet, dans La Planète des Singes : L’Affrontement (Matt Reeves, 2014). Et ne parlons pas de sa chanson, qui en dehors du fait qu’elle émeut beaucoup moins qu’If I can’t love her – je ne vais pas revenir dessus – est visuellement très discutable, la bouche du personnage en image de synthèse ne semblant pas du tout en adéquation avec les paroles… Enfin, le grand moment du film qu’est le numéro Be our guest, n’est ici qu’un capharnaüm d’images de synthèses dégueulasses, dans lesquelles la pauvre Emma Watson est littéralement noyée et se demande ce qu’elle peut bien foutre là. Bref, une grosse déception pour ce film qui vieillira de ce fait, beaucoup plus rapidement que celui de l’illustre Jean Cocteau – et si, je vous jure, je suis objective – bien qu’il soit plus que question dans ce film qui lui rend à plusieurs reprises un hommage évident. Qu’il s’agisse de Belle demandant à son père de lui ramener une rose dont le vol va lui valoir la prison, ou tour à tour, de quelques bras animés sur les murs ou d’un escalier rappelant celui de film de 1945. En bref, ce nouveau film en prises de vues réelles des studios Disney, est une jolie surprise, même si l’on ne peut que regretter la version avortée de Guillermo Del Toro, qui aurait probablement fait un La Belle et la Bête plus inattendu, gothique et savoureux.

 

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