Au cinéma le truc l’emporte sur la vérité.

 «C’est ailleurs qu’il faut saluer le merveilleux. Le sang d’un poète n’a rien de magique, ni la belle et la bête. Les personnages de ce dernier film obéissent à la règles des féeries. Rien ne les étonnes dans un monde où sont admises comme normales des choses dont la moindre fausserait les mécanismes du nôtre.» – La difficulté d’être.

cocteau01

Souvenez vous, dans un précédent article, le réalisateur pensait «Je ne suis pas, je ne serai sans doute jamais un vrai metteur en scène» et employait milles ruses pour qu’on ne remarque pas ce défaut. Mais si il se trouvait mauvais réalisateur, c’est tout simplement qu’il s’intéresse trop, « Je regarde. J’assiste au spectacle. Je deviens public.» Et dieu sait qu’il aimait ses acteurs (surtout Marais, diront les mauvaises langues). «Les artistes : Mila Parely, Mane Germon, Marais, Michel Auclair, viendront à neuf heures. Je les maquillerai, les habillerai, les salirai, les déchirerai jusqu’à ce qu’ils ressemblent à ce qu’ils doivent être dans un conte où le sale n’est pas sale, où, selon le mot de Goethe, la vérité et la réalité se contredisent. (L’ombre à contresens dans la gravure de Rubens)» Pour contenter les mauvaises langues, je parlerai, dans cet article, de la souffrance de Marais pour incarner la Bête. Il est bon de rappeler aussi que les tournages en extérieurs du film, ont empêché Marais de signer quelques registres, il est devenu, bien malgré lui, déserteur. Mais revenons à sa souffrance, Souffrance due à ses longues heures de maquillages, mais aussi à un furoncle présent sur la cuisse, qu’il a fallu opérer pendant le tournage. Cocteau, dans Le journal de La Belle et la Bête, ne cesseras jamais de tarir d’éloges Jean Marais, l’acteur plus que l’homme. L’homme étant de sale humeur, l’acteur étant la bête. L’homme souffrait beaucoup, de par les longs préparatifs pour devenir «l’animal», mais certainement aussi d’être isolé des autres (il ne faudrait pas y perdre une griffe), d’être au régime «et ne peut, en outre, ouvrir la bouche sans désorganiser son maquillage.». Cocteau rapporte que «Marais, visiblement agacé par son maquillage, se révolte contre lui même. Il en résulte une volonté d’être calme qui l’emporte sur ses préparatifs de comédien.» Pauvre bête. Mais le poète aussi, souvenez-vous, souffrais terriblement de ce tournage, il disait souvent à Jean Marais «Tu vois, le bon Dieu me punit de t’infliger un supplice. Il me couvre de poils à mon tour.». Ce que rapporte également Cocteau dans son journal. Le maquillage de la Bête, raconté par Jean Marais «durait cinq heures – trois pour le visage, une pour chaque main. Il était fait comme une perruque, chaque poils montés sur tulles, en trois parties que l’on collait. Certaines de mes dents étaient recouvertes de vernis noir afin de paraître pointues; les canines étaient pourvues de crocs tenus par des crochets d’or.» (Jean Marais – Histoires de ma vie)

cocteau03
Mais le manque de préparatifs de comédiens ne se ressent pas à l’écran. La Bête est douloureuse, une douleur sourde, des yeux tristes (Alors qu’Avenant est tout le contraire). Est-ce là un travail merveilleux d’acteur ou la douleur de l’homme derrière les poils et la colle ? Jean Marais fut souvent critiqué pour sa voix (trop haute, trop nasillarde pour les critiques de l’époque, le pauvre Jean se senti même obliger de fumer comme un pompier, alors qu’il n’aimait pas ça, pour avoir une voix rauque), mais force est de constater que, comme Cocteau, nous ne pouvons être indifférents à «La voix de Marais» qui pour le poète «me semble impressionnante. Une voix d’infirme, de monstre douloureux.». Mais au fur et à mesure du journal on ne peut que constater, que Jean Marais est un artiste fabuleux (en plus de faire toutes ses cascades lui-même et d’avoir appris à son chien, Moulouk, à prendre le métro)il accomplit une prouesse d’acteur formidable : «La veille, Marais qui lape cette eau, a inventé une mimique saisissante de bête qui boit. Il buvait, s’ébrouait et recrachait de l’eau. Il buvait cette eau dégoûtante. Je ne connais aucun autre artiste qui en aurait bu.»

cocteau02

Un commentaire sur “Au cinéma le truc l’emporte sur la vérité.

Laisser un commentaire